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Règles du ta'bîr · chapitre 12

La réalisation des rêves en islam : délai, mots et conditions

L’interprète a parlé, le rêveur est rentré chez lui. Les semaines passent, rien n’arrive, et l’homme revient demander si l’interprète s’est trompé, si sa vision est perdue, ou si son heure n’est pas venue. Ce chapitre traite cette seule question. Il vient en dernier, et nos sources la traitent en peu de pages.

Chapitre 12 sur 12 · règles 199 à 204

Texte intégral du chapitre, tiré du livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), signé Décrypteur.

Six règles, sur trois fronts. Trois portent sur l’effet de l’interprétation elle-même : la vision tombe-t-elle du côté où on l’a interprétée, que devient-elle quand la première interprétation échoue, et le choix des mots pèse-t-il sur l’issue. Deux portent sur le délai, celui qu’on observe d’ordinaire et celui qu’on a vu atteindre. La dernière pose une condition qui suspend le bien annoncé même quand l’interprétation était juste.

Les sources de ce chapitre ne sont pas dans le même état. D'al-Badr al-Munīr fī ʿilm at-taʿbīr d’al-Shihāb al-ʿĀbir al-Maqdisī (raḥimahu Llāh, mort en 697 H), d'ar-Ruʾā wa-l-aḥlām d’ash-Shuwayer, de la Risāla d’al-Ṭayyār et de Fassir aḥlāmaka bi-nafsika d’al-Madrī, nous avons le texte arabe. D’al-Baghawī (raḥimahu Llāh) dans Sharḥ as-Sunna et d’Ibn Qutayba al-Dīnawarī (raḥimahu Llāh), nous n’avons que des traductions : leur propos est rapporté ici, jamais cité.

Ce que l’interprétation fait à la vision

Règle 199La vision se réalise selon la manière dont elle est interprétée

Une vision n’est pas un fait déjà arrêté dont l’interprète rendrait compte. L’interprétation a part à ce qui arrive. Al-Madrī le dit en une ligne, et il en fait la raison pour laquelle l’interprète doit bien dire : la vision tombe selon ce par quoi on l’explique.

Al-Baghawī bâtit tout son chapitre sur cette règle. Il l’appuie d’abord sur le hadith d’Anas (raḍiya Llāhu ʿanhu), où la vision non encore interprétée est comparée à un homme qui garde un pied levé en attendant de le poser. Al-Albānī (raḥimahu Llāh) le déclare authentique dans as-Silsila aṣ-ṣaḥīḥa (n° 120) et dans Ṣaḥīḥ al-jāmiʿ (n° 1612) ; al-Ḥākim le porte dans son Mustadrak (n° 8389) avec une chaîne qu’il dit authentique ; Ibn Ḥajar (raḥimahu Llāh), dans le Fatḥ al-Bārī (12/450), le donne comme un mursal d’Abū Qilāba chez ʿAbd ar-Razzāq, qu’al-Ḥākim relie jusqu’à Anas. Shuʿayb al-Arnaʾūṭ (raḥimahu Llāh) hésite, lui, sur la continuité de la chaîne.

Il l’appuie ensuite sur l’ordre que le Prophète ﷺ donna à ʿĀʾisha (raḍiya Llāhu ʿanhā) d’interpréter en bien la vision d’un musulman, précisément parce que la vision se réalisera selon l’interprétation reçue, et sur le récit d’une femme dont la maison est atteinte pendant l’absence de son mari. Ces deux pièces n’en font qu’une, et nous l’avons retrouvée sur les textes imprimés : elle est chez al-Baghawī lui-même, dans Sharḥ as-Sunna (12/213), et Ibn Ḥajar la donne dans le Fatḥ al-Bārī (12/450) d’après ad-Dārimī, avec une chaîne qu’il tient pour bonne, de Sulaymān ibn Yasār d’après ʿĀʾisha (raḍiya Llāhu ʿanhā). Une femme de Médine, enceinte et dont le mari marchand était en voyage, vint dire au Prophète ﷺ qu’elle avait vu en rêve le pilier de sa maison se briser et qu’elle mettait au monde un garçon borgne. Il lui répondit : c’est un bien, ton mari te reviendra sain, si Allah veut, et tu enfanteras un garçon pieux. Elle vint trois fois. La dernière, le Prophète ﷺ était absent ; ʿĀʾisha l’interrogea, puis lui dit que si sa vision était véridique, son mari mourrait et elle enfanterait un garçon vicieux. La femme se mit à pleurer. Le Prophète ﷺ survint et reprit ʿĀʾisha : quand vous interprétez pour un musulman sa vision, interprétez-la en bien, car la vision est selon la manière dont celui qui l’interprète l’explique.

La compilation traduite s’écarte du texte imprimé sur trois points, que nous signalons sans toucher à son propre texte. Elle donne une véranda qui s’effondre là où les imprimés donnent le pilier de la maison qui se brise, et elle laisse tomber le garçon borgne. Elle ne nomme pas la seconde interprète, qui est ʿĀʾisha. Et elle ajoute que la vision se réalisa selon la seconde interprétation, ce que ni Sharḥ as-Sunna ni le Fatḥ al-Bārī ne portent : le récit s’y arrête sur la réprimande du Prophète ﷺ. Nous avons retiré cet ajout. Le récit n’est dans aucun des deux Ṣaḥīḥ ; il garde donc l’attribution de son auteur, avec la chaîne bonne qu’Ibn Ḥajar lui reconnaît.

Al-Ṭayyār, lui, expose la règle en la défendant. Al-Qurṭubī (raḥimahu Llāh) la tient pour fausse et tire son argument du récit du roi d’Égypte : les notables ont dit « C’est un amas de rêves ! Et nous ne savons pas interpréter les rêves ! » (Yūsuf 12:44), et la vision ne s’est pas réalisée ainsi, mais selon l’interprétation de Yūsuf (ʿalayhi s-salām). Al-Qurṭubī en conclut que la parole « la vision est sur la patte d’un oiseau ; une fois interprétée, elle se réalise » est fausse elle aussi.

Al-Ṭayyār répond que cette parole est celle du Prophète ﷺ, et il cite le hadith d’Abū Razīn al-ʿUqaylī (raḍiya Llāhu ʿanhu) : « La vision est sur la patte d’un oiseau tant qu’elle n’est pas interprétée ; une fois interprétée, elle se réalise. » Il l’attribue à Aḥmad, Abū Dāwūd et Ibn Mājah. Ash-Shuwayer, à la règle suivante, l’attribue aux Sunan d’Abū Dāwūd et à at-Tirmidhī, qui l’a jugé bon. La divergence porte d’abord sur les recueils. Ce hadith n’est dans aucun des deux Ṣaḥīḥ, et il garde donc l’attribution que nos auteurs lui donnent. Nous l’avons collationné, et les deux attributions se complètent au lieu de se contredire : il est chez Abū Dāwūd sous le n° 5020, chez Ibn Mājah sous le n° 3914, et chez at-Tirmidhī sous les n° 2278 et 2279, tous d’après Abū Razīn. Ibn Ḥajar (raḥimahu Llāh) les réunit dans le Fatḥ al-Bārī (12/450) : Abū Dāwūd, at-Tirmidhī et Ibn Mājah le donnent avec une chaîne bonne, et al-Ḥākim le déclare authentique ; au même endroit, Ibn Ḥajar écrit que sa chaîne est bonne.

Le texte d’at-Tirmidhī diffère pourtant sur un mot qui change le sens. Abū Dāwūd et Ibn Mājah suspendent la vision à l’interprétation : tant qu’elle n’est pas interprétée, et une fois interprétée elle se réalise. At-Tirmidhī la suspend au fait d’en parler : tant qu’on n’en parle pas, et quand on en a parlé elle tombe, au n° 2278 ; elle se réalise, au n° 2279. C’est après ce second texte qu’at-Tirmidhī écrit que le hadith est bon et authentique. Le jugement d’at-Tirmidhī que rapporte ash-Shuwayer porte donc sur sa propre version ; la phrase sur laquelle al-Ṭayyār et ash-Shuwayer raisonnent est celle d’Abū Dāwūd.

Le désaccord reste ouvert entre al-Qurṭubī et al-Ṭayyār, et les deux hommes ne raisonnent pas sur la même pièce. Le premier part de ce verset et de la suite du récit, le second part du hadith et le fait passer devant.

Règle 200Une première interprétation manquée n’annule pas la vision

Prise seule, la règle précédente conduirait le rêveur à croire sa vision perdue dès que l’interprétation donnée ne s’est pas vérifiée. Ash-Shuwayer coupe court à cette conclusion.

Le hadith de la patte de l’oiseau, dit-il, pourrait laisser croire que toute interprétation se réalise telle quelle. Al-Bukhārī (raḥimahu Llāh) a signalé le contraire par le titre d’un de ses chapitres, puis par le hadith où le Prophète ﷺ demande à Abū Bakr (raḍiya Llāhu ʿanhu) d’interpréter une vision et lui répond ensuite. Cette réponse, dans le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī au n° 7046, est : « tu as visé juste en partie, et tu t’es trompé en partie. » Ash-Shuwayer l’abrège en « tu as atteint juste, et tu t’es trompé », ce qui efface ce qui fait la preuve : le Ṣiddīq a visé juste sur une part et s’est trompé sur une autre. Si la première interprétation se réalisait toujours, la part fautive d’Abū Bakr se serait réalisée comme sa part juste. C’est le texte d’al-Bukhārī que nous avons imprimé aux règles 81 et 102.

Le sens que les gens de science retiennent est autre, d’après ash-Shuwayer : une belle vision vaut à son auteur une bonne nouvelle dont il se réjouit. Il rappelle la parole du Prophète ﷺ selon laquelle la vision est porteuse de bonne nouvelle, et celle de l’imam Aḥmad (raḥimahu Llāh) : la vision réjouit le croyant et ne lui nuit pas. Cette formule brève n’est le texte d’aucun hadith des deux Ṣaḥīḥ : c’est le raccourci d’ash-Shuwayer pour le hadith des annonciatrices, que Muslim donne au n° 479 d’après Ibn ʿAbbās (raḍiya Llāhu ʿanhumā) et al-Bukhārī au n° 6990, et que ce livre imprime aux règles 20 et 21.

La compilation d’al-Baghawī dit la même chose autrement, et elle attribue l’explication à Abū ʿUbayda (raḥimahu Llāh). Si le premier à interpréter est un savant, il interprète la vision comme elle doit se réaliser. Sinon, elle peut se réaliser selon l’interprétation d’un autre qui l’interprétera correctement après lui. Une fois qu’elle s’est réalisée, rien ne justifie d’aller consulter encore. Si elle ne s’est pas réalisée, on peut interroger quelqu’un d’autre. Nous avons retrouvé la même explication dans le Fatḥ al-Bārī (12/451), où Ibn Ḥajar (raḥimahu Llāh) l’attribue à Abū ʿUbayd, c’est-à-dire al-Qāsim ibn Sallām (raḥimahu Llāh), et non à Abū ʿUbayda : nous laissons la compilation telle qu’elle est et signalons l’écart de nom. Le hadith invoqué est celui d’al-Bukhārī (n° 7046), le récit d’Ibn ʿAbbās (raḍiya Llāhu ʿanhumā) avec l’interprétation d’Abū Bakr. Nous avons collationné le titre du chapitre sur le Ṣaḥīḥ : al-Bukhārī écrit « chapitre : de celui qui n’a pas tenu la vision pour acquise au premier interprète lorsqu’il n’a pas visé juste ». La traduction de la compilation en rend donc le sens ; la formule interrogative que rapporte ash-Shuwayer n’est pas celle du Ṣaḥīḥ.

Règle 201Des paroles bonnes et mesurées infléchissent le sens vers le bien

Ibn Qutayba tire de ce qui précède une conséquence pratique. Une vision de mauvais augure voit son sens se retourner par des paroles bonnes et douces, et une vision de bon augure par des paroles mauvaises.

Les mots de l’interprète ne sont donc pas un ornement de la consultation, ils comptent parmi les causes du côté où la vision va tomber. Ce que l’interprète doit dire et taire est traité au chapitre 4.

Le temps de la réalisation

Règle 202La bonne vision tarde d’ordinaire, la mauvaise survient vite

Al-Shihāb al-ʿĀbir observe qu’une belle vision tarde le plus souvent à se réaliser, et il y voit une générosité : Allah annonce le bien avant qu’il arrive, pour que l’âme se réjouisse de son approche. L’attente fait donc partie du don.

Il réserve un cas où la réalisation est avancée, celui du besoin pressant du rêveur, et il le montre par un récit qu’il prend à Galien. Un homme eut la langue enflée au point de remplir ses mâchoires ; les médecins épuisèrent leurs remèdes, renoncèrent, et le malade se tint pour mort. Il vit alors en rêve quelqu’un lui dire de se rincer la bouche avec du jus de laitue. Il le fit et guérit.

Pour la vision pénible, le rapport s’inverse : elle se voit près du moment où elle se produit, avant ou après, pour que la poitrine du rêveur ne se serre pas d’avance. Al-Shihāb al-ʿĀbir en tire une question à poser avant toute interprétation : est-il déjà arrivé au rêveur quelque chose du mal que le rêve indique ? Si oui, c’est là l’interprétation, et l’affaire est close. Sinon, elle est à venir.

Son commentaire donne le motif du partage, et ce motif porte plus loin que la règle. Allah avance la bonne nouvelle pour que celui qui craint se rassure, que celui qui désespère espère, que l’affligé se réjouisse et que le soucieux soit soulagé. Quand Allah promet un bien, Il tient Sa promesse et ne revient pas sur ce qu’Il a donné. Quand Il menace d’un mal, Il peut pardonner et passer outre.

Règle 203La réalisation peut tarder des années

Al-Ṭayyār tient pour une erreur d’attendre la réalisation aussitôt après l’interprétation. Le sens visé par une vision peut mettre un an, trois ans ou davantage. Le Prophète ﷺ vit l’entrée à La Mecque un an avant de la conquérir, et la vision de Yūsuf (ʿalayhi s-salām) ne s’accomplit qu’après plus de trente ans. Al-Ṭayyār remplace la hâte par une préparation, et il l’exige autant de la bonne nouvelle que de l’avertissement : que le rêveur se tienne prêt à ce qui a été annoncé.

Le délai le plus long que nos sources mentionnent vient d’al-Madrī, qui rapporte de Jaʿfar ibn Muḥammad (raḥimahu Llāh) une réponse à qui l’interrogeait sur ce délai. Le Prophète ﷺ avait vu un chien tacheté lapant son sang ; l’interprétation en fut Shimr ibn Dhī al-Jawshan, le meurtrier d’al-Ḥusayn (raḍiya Llāhu ʿanhu), qui portait sur la peau des taches blanches, et c’est là ce qui répond au pelage du chien ; cinquante ans séparèrent la vision de son accomplissement. Al-Madrī rapporte ce récit sans chaîne de transmission, et nous n’en connaissons pas la source.

Une condition

Règle 204Un acte inachevé en rêve n’accomplit pas le bien qu’il annonce

Une interprétation peut être juste et le bien annoncé ne pas venir, parce que l’acte vu en rêve n’a pas été mené à son terme.

Al-Shihāb al-ʿĀbir énumère ce que valent les prières prescrites vues en rêve : la proximité d’Allah, la considération, l’élévation, la richesse, les besoins satisfaits et les dettes réglées. Puis il ajoute la condition, à la fin de la phrase : si la prière a été complète, tout cela est complet. Rien de plus, donc, quand elle s’interrompt.

L’ablution est plus claire encore, parce qu’elle n’est faite que pour ce qui la suit. S’il a prié après s’être purifié, il atteint son but ; sinon, non. Trois de ses consultations sur ce point tiennent en une ligne chacune. Un homme se voit faire ses ablutions pour la prière de l’éclipse : il s’est engagé à faire libérer un prisonnier. Un autre se voit les faire pour une prière funéraire : il est intervenu pour un voyageur auprès de son maître. Un troisième, pour la prière de demande de pluie : il a sauvé un homme du tourment de la soif. L’intention formée dans le rêve désigne le domaine de l’affaire.

Al-Shihāb al-ʿĀbir sépare ensuite l’acte incomplet de l’acte vicié. Faire ses ablutions avec ce qui ne purifie pas, prier vers une autre direction que la qibla, prier sans être en état de pureté, réciter dans une langue étrangère quand on peut réciter en arabe, ou réciter des poèmes : rien de ce qui était visé ne s’accomplit, et le rêveur se trouve sur une innovation ou un égarement tout en se croyant dans le vrai. L’acte inachevé retient le bien, l’acte vicié change le sens du rêve.

L’inverse existe et se lit sur la même page. Se voir accomplir les prières qu’on avait manquées annonce qu’on va rattraper les gains manqués. Un homme lui raconta qu’il se voyait rattraper de nombreuses prières manquées. Al-Shihāb al-ʿĀbir lui répondit qu’il avait négligé de bâtir un terrain jusqu’à ce que son adversaire le devance et bâtisse, ce que l’homme confirma, puis qu’il venait de se décider à bâtir, ce qu’il confirma aussi. La même vision, rapportée par une servante, reçut une autre réponse : elle s’était éloignée de son maître et avait négligé son service, et elle serait rapprochée après cette rupture.

Une seule vision, deux réponses, et dans les deux cas le même sens, rattraper ce qui a été perdu. La suite dépendait du rêveur. C’est là que ce chapitre rejoint le premier : la réalisation suit l’interprétation, et l’interprétation suit ce que le rêve a montré jusqu’au bout.

Numérotation propre à cette rubrique. Les livres cités ne numérotent pas leurs règles. Sources détaillées : les onze livres utilisés. Lexique des termes : glossaire.

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