Pourquoi la belle vision se fait attendre
Al-Shihāb al-ʿĀbir pose cette règle dans al-Badr al-Munīr fī ʿilm at-taʿbīr, son traité sur le taʿbīr, c’est-à-dire l’interprétation des rêves. Selon lui, une belle vision tarde le plus souvent à se réaliser. Il y voit une générosité : Allah annonce le bien avant qu’il arrive, pour que l’âme se réjouisse de son approche. L’attente fait donc partie du don.
Son commentaire donne le motif de ce partage. Allah avance la bonne nouvelle pour que celui qui craint se rassure et que celui qui désespère espère, que l’affligé se réjouisse et que le soucieux soit soulagé.
Il marque aussi une différence entre les deux annonces. Quand Allah promet un bien, Il tient Sa promesse et ne revient pas sur ce qu’Il a donné. Quand Il menace d’un mal, Il peut pardonner et passer outre.
Al-Shihāb al-ʿĀbir réserve un cas où la réalisation est avancée : le besoin pressant du rêveur. Il le montre par un récit qu’il prend à Galien. Un homme eut la langue enflée au point de remplir ses mâchoires. Les médecins épuisèrent leurs remèdes, puis renoncèrent, et le malade se tint pour mort. Il vit alors en rêve quelqu’un lui dire de se rincer la bouche avec du jus de laitue. Il le fit et guérit.
La vision pénible arrive près de l’événement
Pour la vision pénible, le rapport s’inverse. Elle se voit près du moment où elle se produit, avant ou après. La raison, selon al-Shihāb al-ʿĀbir : que la poitrine du rêveur ne se serre pas d’avance.
Il en tire une question à poser avant toute interprétation. Est-il déjà arrivé au rêveur quelque chose du mal que le rêve indique ? Si oui, c’est là l’interprétation, et l’affaire est close. Sinon, le mal annoncé est à venir.
Si vous racontez un rêve pénible à un interprète qui suit cette méthode, il commencera donc par vous demander si une part de ce mal vous est déjà arrivée.
Un an, trente ans, cinquante ans
Al-Ṭayyār, dans sa Risāla (son épître), tient pour une erreur d’attendre la réalisation aussitôt après l’interprétation. Le sens visé par une vision peut mettre un an, trois ans ou davantage. Il en donne deux exemples. Le Prophète ﷺ vit l’entrée à La Mecque un an avant de la conquérir. La vision de Yūsuf (ʿalayhi s-salām) ne s’accomplit qu’après plus de trente ans.
À la place de la hâte, al-Ṭayyār demande une préparation. Il l’exige autant pour la bonne nouvelle que pour l’avertissement : le rêveur se tient prêt à ce qui lui a été annoncé.
Le délai le plus long que mentionnent les sources du livre vient d’al-Madrī, dans Fassir aḥlāmaka bi-nafsika. Il rapporte de Jaʿfar ibn Muḥammad (raḥimahu Llāh) une réponse à qui l’interrogeait sur ce délai. Le Prophète ﷺ avait vu un chien tacheté lapant son sang. L’interprétation en fut Shimr ibn Dhī al-Jawshan, le meurtrier d’al-Ḥusayn (raḍiya Llāhu ʿanhu). Shimr portait sur la peau des taches blanches, et c’est là ce qui répond au pelage du chien. Cinquante ans séparèrent la vision de son accomplissement.
Le livre garde une réserve sur ce récit. Al-Madrī le rapporte sans chaîne de transmission, et le livre n’en connaît pas la source.
Quand le bien annoncé ne vient pas
Une interprétation peut être juste et le bien annoncé ne pas venir. Une cause tient au rêve lui-même : l’acte vu en rêve n’a pas été mené à son terme.
Al-Shihāb al-ʿĀbir énumère ce que valent les prières prescrites vues en rêve : la proximité d’Allah, la considération, l’élévation, la richesse, les besoins satisfaits et les dettes réglées. Puis il pose la condition, à la fin de la phrase : si la prière a été complète, tout cela est complet. Une prière interrompue en rêve n’apporte donc pas ce bien.
L’ablution est plus claire encore, parce qu’on ne la fait que pour ce qui la suit. Si le rêveur a prié après s’être purifié, il atteint son but ; sinon, non. Trois consultations d’al-Shihāb al-ʿĀbir sur ce point tiennent en une ligne chacune :
- un homme se voit faire ses ablutions pour la prière de l’éclipse : il s’est engagé à faire libérer un prisonnier ;
- un autre les fait pour une prière funéraire : il est intervenu pour un voyageur auprès de son maître ;
- un troisième les fait pour la prière de demande de pluie : il a sauvé un homme du tourment de la soif.
L’intention formée dans le rêve désigne le domaine de l’affaire.
Acte vicié et prières rattrapées
Al-Shihāb al-ʿĀbir sépare l’acte incomplet de l’acte vicié. Il range parmi les actes viciés :
- faire ses ablutions avec ce qui ne purifie pas ;
- prier vers une autre direction que la qibla, la direction de la prière ;
- prier sans être en état de pureté ;
- réciter dans une langue étrangère quand on peut réciter en arabe ;
- réciter des poèmes.
Dans ces cas, rien de ce qui était visé ne s’accomplit. Le rêveur se trouve sur une innovation ou un égarement tout en se croyant dans le vrai. L’acte inachevé retient le bien ; l’acte vicié change le sens du rêve.
L’inverse se lit sur la même page. Se voir accomplir les prières qu’on avait manquées annonce qu’on va rattraper les gains manqués. Un homme raconta à al-Shihāb al-ʿĀbir qu’il se voyait rattraper de nombreuses prières manquées. L’interprète lui répondit qu’il avait négligé de bâtir un terrain jusqu’à ce que son adversaire le devance et bâtisse. L’homme le confirma. Il ajouta que l’homme venait de se décider à bâtir, ce que l’homme confirma aussi.
La même vision, rapportée par une servante, reçut une autre réponse. Elle s’était éloignée de son maître et avait négligé son service ; elle serait rapprochée après cette rupture. Une seule vision, deux réponses, et le même sens dans les deux cas : rattraper ce qui a été perdu. La suite dépendait du rêveur.
Ce que disent les autres règles
Ces trois règles ferment le chapitre 12 du livre, consacré à la réalisation de la vision. Les règles 202 et 203 traitent du délai, celui qu’on observe d’ordinaire et celui qu’on a vu atteindre. La règle 204 pose une condition qui suspend le bien annoncé même quand l’interprétation était juste. Avant elles, trois règles portent sur l’effet de l’interprétation : la vision se réalise selon la manière dont elle est interprétée (règle 199), une première interprétation manquée n’annule pas la vision (règle 200), et des paroles bonnes et mesurées infléchissent le sens vers le bien (règle 201). Ce que l’interprète doit dire et taire est traité au chapitre 4.
En bref
Le livre ne fixe aucun délai. Selon al-Shihāb al-ʿĀbir, la belle vision tarde le plus souvent, sauf besoin pressant du rêveur, et la vision pénible se voit près de l’événement, avant ou après. Al-Ṭayyār rappelle qu’une vision peut mettre un an, trois ans ou davantage, et demande de s’y préparer au lieu de s’impatienter. Le bien annoncé suppose aussi que l’acte vu en rêve ait été mené à son terme.
Cette page s'appuie sur le livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), dont le texte intégral est publié chapitre par chapitre dans cette rubrique. Sources : les onze livres utilisés. Termes : glossaire.