La règle et le hadith d’Anas
Al-Madrī, dans Fassir aḥlāmaka bi-nafsika, pose la règle en une ligne : la vision tombe selon ce par quoi on l’explique. C’est pour lui la raison pour laquelle l’interprète doit bien dire.
Al-Baghawī (raḥimahu Llāh) bâtit sur cette règle tout un chapitre de Sharḥ as-Sunna, son commentaire de la Sunna. Le livre ne dispose de ce texte qu’en traduction : son propos est rapporté ici, jamais cité. Son premier appui est le hadith d’Anas (raḍiya Llāhu ʿanhu), où la vision non encore interprétée est comparée à un homme qui garde un pied levé en attendant de le poser. Les jugements sur ce hadith divergent :
- al-Albānī (raḥimahu Llāh) le déclare authentique dans as-Silsila aṣ-ṣaḥīḥa (n° 120) et dans Ṣaḥīḥ al-jāmiʿ (n° 1612) ;
- al-Ḥākim le porte dans son Mustadrak (n° 8389), avec une chaîne qu’il dit authentique ;
- Ibn Ḥajar (raḥimahu Llāh), dans le Fatḥ al-Bārī (12/450), le donne comme un mursal d’Abū Qilāba chez ʿAbd ar-Razzāq, qu’al-Ḥākim relie jusqu’à Anas (un mursal est un récit dont la chaîne ne nomme pas le Compagnon) ;
- Shuʿayb al-Arnaʾūṭ (raḥimahu Llāh) hésite sur la continuité de la chaîne.
La femme de Médine et la réprimande faite à ʿĀʾisha
Le second appui d’al-Baghawī est l’ordre que le Prophète ﷺ donna à ʿĀʾisha (raḍiya Llāhu ʿanhā) d’interpréter en bien la vision d’un musulman. Cet ordre vient d’un récit qui se trouve chez al-Baghawī lui-même, dans Sharḥ as-Sunna (12/213). Ibn Ḥajar le donne aussi dans le Fatḥ al-Bārī (12/450) d’après ad-Dārimī, avec une chaîne qu’il tient pour bonne, de Sulaymān ibn Yasār d’après ʿĀʾisha.
Une femme de Médine était enceinte, et son mari, un marchand, était en voyage. Elle vint dire au Prophète ﷺ qu’elle avait vu en rêve le pilier de sa maison se briser et qu’elle mettait au monde un garçon borgne. Il lui répondit : c’est un bien, ton mari te reviendra sain, si Allah veut, et tu enfanteras un garçon pieux.
Elle vint trois fois. La dernière, le Prophète ﷺ était absent. ʿĀʾisha l’interrogea, puis lui dit que si sa vision était véridique, son mari mourrait et elle enfanterait un garçon vicieux. La femme se mit à pleurer. Le Prophète ﷺ survint et reprit ʿĀʾisha : quand vous interprétez pour un musulman sa vision, interprétez-la en bien, car la vision est selon la manière dont celui qui l’interprète l’explique.
La compilation traduite d’al-Baghawī parle d’une véranda qui s’effondre, omet le garçon borgne et ne nomme pas ʿĀʾisha. Elle ajoute que la vision se réalisa selon la seconde interprétation. Ni Sharḥ as-Sunna ni le Fatḥ al-Bārī ne portent cet ajout, et le livre l’a retiré : le récit s’arrête sur la réprimande du Prophète ﷺ. Il n’est dans aucun des deux Ṣaḥīḥ, les recueils authentiques d’al-Bukhārī (raḥimahu Llāh) et de Muslim.
La patte de l’oiseau : al-Ṭayyār face à al-Qurṭubī
Al-Ṭayyār, dans sa Risāla, expose la règle en la défendant. Al-Qurṭubī la tient pour fausse. Il tire son argument du récit du roi d’Égypte : les notables ont dit « C’est un amas de rêves ! Et nous ne savons pas interpréter les rêves ! » (Yūsuf 12:44). La vision ne s’est pas réalisée ainsi, mais selon l’interprétation de Yūsuf (ʿalayhi s-salām). Al-Qurṭubī en conclut que la parole « la vision est sur la patte d’un oiseau ; une fois interprétée, elle se réalise » est fausse elle aussi.
Al-Ṭayyār répond que cette parole est celle du Prophète ﷺ. Il cite le hadith d’Abū Razīn al-ʿUqaylī : « La vision est sur la patte d’un oiseau tant qu’elle n’est pas interprétée ; une fois interprétée, elle se réalise. » Il l’attribue à Aḥmad, Abū Dāwūd et Ibn Mājah. Ash-Shuwayer, dans ar-Ruʾā wa-l-aḥlām, l’attribue aux Sunan (recueil de hadiths) d’Abū Dāwūd et à at-Tirmidhī, qui l’a jugé bon.
Les deux attributions se complètent. Le hadith est chez Abū Dāwūd sous le n° 5020, chez Ibn Mājah sous le n° 3914, et chez at-Tirmidhī sous les n° 2278 et 2279, tous d’après Abū Razīn. Ibn Ḥajar écrit dans le Fatḥ al-Bārī (12/450) que ces trois auteurs le donnent avec une chaîne bonne, et qu’al-Ḥākim le déclare authentique. Il n’est dans aucun des deux Ṣaḥīḥ.
Un mot change pourtant le sens chez at-Tirmidhī. Il suspend la vision au fait d’en parler, et non à l’interprétation : tant qu’on n’en parle pas, et quand on en a parlé elle tombe, au n° 2278 ; elle se réalise, au n° 2279. C’est après ce second texte qu’il juge le hadith bon et authentique. Al-Ṭayyār et ash-Shuwayer, eux, raisonnent sur la phrase d’Abū Dāwūd.
Le désaccord reste ouvert. Al-Qurṭubī part du verset et de la suite du récit de Yūsuf ; al-Ṭayyār part du hadith et le fait passer devant.
Une interprétation manquée ne fait pas perdre la vision
Prise seule, la règle 199 conduirait le rêveur à croire sa vision perdue dès que l’interprétation reçue ne s’est pas vérifiée. Ash-Shuwayer coupe court à cette conclusion : c’est la règle 200.
Al-Bukhārī, dit-il, a signalé qu’une interprétation ne se réalise pas toujours telle quelle. Il l’a fait par le titre d’un chapitre, puis par un hadith. Dans le Ṣaḥīḥ, ce titre est : « chapitre : de celui qui n’a pas tenu la vision pour acquise au premier interprète lorsqu’il n’a pas visé juste ». Ash-Shuwayer en rapporte une formule interrogative qui n’est pas celle du Ṣaḥīḥ. Dans un récit d’Ibn ʿAbbās (raḍiya Llāhu ʿanhumā), le Prophète ﷺ demande à Abū Bakr (raḍiya Llāhu ʿanhu) d’interpréter une vision, puis lui répond : « tu as visé juste en partie, et tu t’es trompé en partie. » (al-Bukhārī, n° 7046).
Ash-Shuwayer abrège cette réponse, et l’abrégé efface la preuve : Abū Bakr a visé juste sur une part et s’est trompé sur une autre. Si la première interprétation se réalisait toujours, sa part fautive se serait réalisée comme sa part juste. Le livre imprime le texte d’al-Bukhārī aux règles 81 et 102.
D’après ash-Shuwayer, les gens de science retiennent un autre sens : une belle vision vaut à son auteur une bonne nouvelle dont il se réjouit. Il rappelle la parole du Prophète ﷺ selon laquelle la vision est porteuse de bonne nouvelle, et celle de l’imam Aḥmad (raḥimahu Llāh) : la vision réjouit le croyant et ne lui nuit pas. La formule prêtée au Prophète ﷺ est un raccourci d’ash-Shuwayer pour le hadith des annonciatrices, que Muslim donne au n° 479 d’après Ibn ʿAbbās et al-Bukhārī au n° 6990 (règles 20 et 21).
La compilation d’al-Baghawī attribue la même idée à Abū ʿUbayda (raḥimahu Llāh). Si le premier à interpréter est un savant, il interprète la vision comme elle doit se réaliser. Sinon, elle peut se réaliser selon l’interprétation d’un autre qui l’interprétera correctement après lui. Une fois la vision réalisée, rien ne justifie d’aller consulter encore ; sinon, vous pouvez interroger quelqu’un d’autre. Dans le Fatḥ al-Bārī (12/451), Ibn Ḥajar attribue cette explication à Abū ʿUbayd, c’est-à-dire al-Qāsim ibn Sallām (raḥimahu Llāh), et non à Abū ʿUbayda.
Les mots de l’interprète pèsent sur l’issue
Ibn Qutayba tire de ce qui précède une conséquence pratique : c’est la règle 201. Une vision de mauvais augure voit son sens se retourner par des paroles bonnes et douces, et une vision de bon augure par des paroles mauvaises. Son texte aussi n’est connu du livre qu’en traduction.
Les mots de l’interprète comptent donc parmi les causes du côté où la vision va tomber. La règle rejoint l’ordre donné à ʿĀʾisha : interpréter en bien la vision d’un musulman. Ce que l’interprète doit dire et taire est traité au chapitre 4.
Ce que disent les autres règles
Les règles 199 à 201 ouvrent le chapitre 12, le dernier du livre, consacré à la réalisation de la vision. Les suivantes traitent du délai et d’une condition. La règle 202 rapporte l’observation d’al-Shihāb al-ʿĀbir (raḥimahu Llāh) : la bonne vision tarde d’ordinaire, la mauvaise survient vite. La règle 203 montre que la réalisation peut tarder des années. La règle 204 pose qu’un acte inachevé en rêve n’accomplit pas le bien qu’il annonce.
En bref
Plusieurs auteurs enseignent que la vision se réalise selon la manière dont on l’interprète, d’après le hadith d’Abū Razīn et le récit de la femme de Médine ; al-Qurṭubī conteste cette règle. Une première interprétation fausse ne fait pas perdre la vision, selon ash-Shuwayer, qui s’appuie sur la réponse du Prophète ﷺ à Abū Bakr chez al-Bukhārī. Les mots de l’interprète pèsent sur l’issue, d’où l’ordre d’interpréter en bien.
Cette page s'appuie sur le livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), dont le texte intégral est publié chapitre par chapitre dans cette rubrique. Sources : les onze livres utilisés. Termes : glossaire.