- Aucune vision ne fonde un jugement légal
- Une vision peut conforter une fatwa déjà rendue
- Les visions des prophètes sont révélation
- La vision véridique est la part que la communauté a reçue de la révélation
- L'interprétation est inspiration chez les prophètes, science acquise chez les autres
- Voir le Prophète ﷺ en rêve ne prouve pas la piété du rêveur
Texte intégral du chapitre, tiré du livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), signé Décrypteur.
Six règles. Deux disent ce que la vision établit et ce qu’elle n’établit pas devant la Loi. Deux situent son rang, celui de la vision des prophètes et celui de la vision reçue par la communauté. Une pose la question de l’origine du savoir de l’interprète, don reçu ou science apprise. La dernière dit ce que la vision du Prophète ﷺ n’apprend pas sur le rêveur. Aucun symbole n’est interprété dans ces pages.
Le chapitre repose sur des auteurs récents, à la différence du reste du livre. Trois d’abord : la Risāla fī faḍl ar-ruʾyā wa-ḍawābiṭ taʿbīrihā d’al-Ṭayyār, ar-Ruʾā wa-l-aḥlām d’ash-Shuwayer, qui est la transcription de séances et de réponses orales, et al-Miftāḥ fī ʿilm taʿbīr ar-ruʾyā de Saʿīd Buwāḥ. Tous trois citent des anciens, al-Shāṭibī (raḥimahu Llāh), an-Nawawī (raḥimahu Llāh), Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī (raḥimahu Llāh), Ibn Saʿdī (raḥimahu Llāh) ; ce qui vient d’eux leur est attribué, avec le nom de celui qui le rapporte. Deux passages proviennent d’un article attribué au docteur Fahd ibn Saʿūd al-ʿUṣaymī, sans certitude sur cette attribution. Un article, donc, et non un livre de la science, dont le texte arabe est abîmé par endroits : il est rapporté et non cité.
Deux mots reviendront dans tout le livre. La ruʾyā est la vision véridique, celle qui vient d’Allah. Le taʿbīr est l’interprétation, le travail de celui qui fait passer la vision de son langage au langage des faits.
La vision et la Loi
Règle 1Aucune vision ne fonde un jugement légal
Aucune vision n’établit un jugement de la religion, y compris la vision du Prophète ﷺ. Si le rêve porte un ordre qui contredit la Loi, l’ordre est rejeté.
Al-Ṭayyār fonde ce rejet sur une seule raison, la religion est achevée, et il cite le verset « Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion » (al-Māʾida 5:3). Le rêveur peut être sincère en affirmant qu’il a vu, et l’ordre qu’il rapporte reste sans effet.
Al-Shāṭibī, cité par al-Ṭayyār d’après al-Iʿtiṣām, ajoute une opération à cette règle : la vision se présente aux jugements connus. Si ces jugements l’admettent, on agit en conséquence, et l’on agit alors d’après eux, non d’après le rêve. Sinon, la vision se délaisse. Il termine par une phrase dure : on ne s’appuie sur la vision pour les jugements que par faiblesse de raisonnement.
Ash-Shuwayer aborde la même question par la croyance. Il en fait le premier des deux points à connaître au sujet de la vision du Prophète ﷺ : cette vision est une bonne nouvelle, et rien d’autre. Un dormeur à qui le Prophète ﷺ ordonne ou interdit quelque chose n’obtient donc aucun jugement, et ce contenu même montre que celui qu’il a vu n’était pas le Prophète ﷺ, qui n’ordonne rien de la sorte.
Les deux auteurs répondent à deux questions différentes. Al-Ṭayyār traite de l’acte à accomplir et le refuse. Ash-Shuwayer traite de ce qui a été vu et le récuse. Celui qui tient les deux bouts n’a plus besoin d’accuser le rêveur de mensonge pour écarter ce qu’il rapporte.
Règle 2Une vision peut conforter une fatwa déjà rendue
Après avoir fermé la porte, al-Ṭayyār en rouvre la largeur d’un réconfort. Un mufti rend un avis sur une question ; le questionneur voit ensuite en rêve que cet avis était juste. Al-Ṭayyār accepte qu’on trouve là un appui, et il précise que le cas s’est produit.
L’ordre des deux faits décide de tout. L’avis a été rendu d’après sa preuve, la vision est venue après. Si l’ordre s’inverse, on retombe sous la règle précédente. Al-Ṭayyār ne donne aucun cas nommé.
Le rang de la vision
Règle 3Les visions des prophètes sont révélation
La vision d’un prophète est vérité. Elle est révélation d’Allah, à appliquer selon son sens apparent, comme l’ordre reçu par Ibrāhīm (ʿalayhi s-salām). Ou bien elle vient sous forme de symboles, que le Messager ﷺ interprète pour ses Compagnons, lesquels la voient ensuite s’accomplir en faits tangibles. L’article attribué à al-ʿUṣaymī ajoute que les Compagnons (raḍiya Llāhu ʿanhum) ont tiré profit de cette expérience et en ont fait profiter ceux qui les ont suivis.
Le texte arabe de ce passage est trop abîmé pour être cité, son contenu seul est rapporté ici. Une traduction française ancienne y ajoutait une phrase qui réduisait l’interprétation des non-prophètes à une simple supputation. Cette phrase ne figure pas dans l’arabe dont nous disposons, elle n’est pas reprise.
La règle trace la frontière qui tient tout le livre. Le prophète annonce et la chose arrive. Les autres interprètent, atteignent juste ou se trompent. Le chapitre 12 et le chapitre 4 en tirent les conséquences.
Règle 4La vision véridique est la part que la communauté a reçue de la révélation
L’article rapporte d’al-Shāṭibī, dans al-Muwāfaqāt, que chaque faveur accordée au Prophète ﷺ, hormis celles qui ont été exceptées, a été donnée à sa communauté en modèle réduit. À lui la révélation, à sa communauté la vision véridique.
La référence donnée est celle de l’article, elle n’a pas été vérifiée sur une édition d'al-Muwāfaqāt, et le passage n’est pas cité en arabe pour la même raison qu’à la règle précédente. Ce point reste à reprendre avant publication.
La règle place cette science à son rang. Elle en dit la noblesse par son origine et ne la transforme pas en preuve. Une part de la révélation n’est pas la révélation.
D’où vient le savoir de l’interprète
Règle 5L’interprétation est inspiration chez les prophètes, science acquise chez les autres
On demande à ash-Shuwayer si le taʿbīr est une inspiration. Il sépare les deux cas.
Chez les prophètes, la réponse est affirmative et sans réserve. Allah a enseigné à Yūsuf (ʿalayhi s-salām) l’interprétation des récits, et les exégètes y lisent tous l’interprétation des rêves. La première forme de révélation reçue par le Prophète ﷺ fut la vision véridique, d’après le hadith de ʿĀʾisha (raḍiya Llāhu ʿanhā) dans le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī.
Pour les autres, ash-Shuwayer rapporte deux avis de gens de science, sans nommer leurs auteurs. Le premier refuse toute inspiration et ramène l’interprétation aux indices et aux exemples, c’est-à-dire à ce qui s’apprend et s’examine. Le second admet une réussite qu’Allah accorde parfois, comme Il accorde à des juristes la justesse de leurs avis. Ash-Shuwayer borne aussitôt cette réussite : elle n’est pas une révélation et elle ne dure pas ; si l’interprète atteint juste, cela vient d’Allah, s’il se trompe, cela vient de lui-même et du diable. Les deux avis se rejoignent donc sur le refus de la révélation et se séparent sur la réussite ponctuelle.
Un mot du premier avis pose un problème dans le texte imprimé, signalé ici parce qu’il change le sens. Le livre porte que l’interprétation doit reposer sur un consensus tiré des indices et des exemples. Le mot attendu dans ce contexte serait celui d’effort de déduction, et l’avis auquel cette position s’oppose est justement celui qui interdit l’effort personnel. Le livre est transcrit d’une séance orale. Le mot imprimé a été conservé sans correction.
Al-Miftāḥ ajoute une restriction qui porte sur les hommes et non sur la science. Tout le monde n’est pas en état d’apprendre ce savoir : une catégorie de gens l’apprend au moindre effort, une autre n’y parvient pas même après des années d’étude. La porte reste ouverte et les gens se répartissent par degrés.
L’article attribué à al-ʿUṣaymī va dans le même sens. Cette science n’est pas une perspicacité innée, ni une pure inspiration ; l’interprète qui reçoit l’une des deux est meilleur et son avis plus juste, cela n’autorise pas à fermer la porte de l’enseignement aux autres. L’auteur en tire un effet pour son époque : si l’interprétation s’apprend, des savants d’aujourd’hui peuvent y exceller et l’enseigner.
Sa preuve tient à trois récits sur Abū Bakr (raḍiya Llāhu ʿanhu). Le Prophète ﷺ garde le silence après son interprétation du rêve de l’échelle, ce qui valut approbation. Il confirme son interprétation des trois dattes en lui disant que l’ange avait dit la même chose. Sur un troisième rêve, il lui dit qu’il a atteint juste sur une part et s’est trompé sur une autre, sans lui préciser laquelle. Le texte et la source de ce dernier récit sont donnés au chapitre 12. Celui que l’on range parmi les hommes de perspicacité se trompe, et celui qui se trompe apprend.
Le même article rapporte d’Ibn Saʿdī, dans son commentaire du Coran, que l’interprétation compte parmi les sciences importantes qu’Allah accorde à qui Il veut parmi Ses serviteurs, et que l’homme est récompensé pour l’avoir enseignée et apprise. Une pure faveur ne se récompense pas ainsi.
Un avis ferme la porte de l’effort personnel. Ash-Shuwayer le rapporte ailleurs dans son livre, à propos de ceux qui revêtent l’habit de cette science, devins et charlatans. Voyant les gens s’y étendre, certains ont tenté de fermer la porte en posant que le principe du taʿbīr est le tawqīf : nul effort personnel, et pas d’interprétation d’un symbole hors de ce qui a été transmis textuellement, comme pour le vêtement. Ash-Shuwayer attribue cette position à Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī et la dit isolée, la généralité des gens de science étant d’un avis contraire.
Trois positions, donc, dans ce que nous avons entre les mains : un tawqīf sans effort, attribué à al-Ashʿarī et rapporté comme isolé ; un effort fondé sur les indices et les exemples, sans inspiration ; une réussite accordée par moments. Ash-Shuwayer ne nomme pas les auteurs des deux dernières.
Ce que la vision ne prouve pas
Règle 6Voir le Prophète ﷺ en rêve ne prouve pas la piété du rêveur
Ash-Shuwayer fait de ce point le second article de croyance du chapitre, et il s’y étend, parce que l’erreur y nuit d’abord au rêveur lui-même. Voir le Prophète ﷺ n’indique pas une piété absolue, et ne pas le voir n’indique pas une corruption absolue. Un homme peut atteindre le sommet de la droiture sans le voir. Un autre, très en dessous de lui, jusqu’à commettre des péchés qu’Allah réprouve, peut le voir une fois, deux fois, trois fois.
Il décrit ensuite ce que produit l’erreur. Le rêveur se sait regardé comme un homme de bien, la vision le trompe au lieu de le réjouir, il se croit d’un rang élevé. La vision authentique du Prophète ﷺ réjouit le croyant et le rend plus actif dans l’obéissance et dans le suivi de la Sunna. Le signe distinctif se lit donc dans la conduite du rêveur après son réveil, non dans le rêve.
Al-Ṭayyār établit le même jugement par une autre voie, la généralité des textes, et il s’appuie sur an-Nawawī. Les hadiths sur la vision du Prophète ﷺ sont venus en termes généraux, sans restriction aux gens de bien ; cette vision échoit donc aux pieux comme aux pécheurs.
Une fois admis que la vision n’établit aucun jugement et ne décerne aucun brevet de piété, une question reste : quel rêve mérite qu’on s’y arrête ? Le chapitre 2 commence là.
Numérotation propre à cette rubrique. Les livres cités ne numérotent pas leurs règles. Sources détaillées : les onze livres utilisés. Lexique des termes : glossaire.