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Règles du ta'bîr · question

Rêve, sort et mauvais œil en islam : peut-on désigner le coupable ?

Non. Personne ne peut tirer d’un rêve le nom de celui qui vous aurait jeté un sort ou le mauvais œil. Al-Ṭayyār tient cette accusation pour le plus grave des torts qu’une interprétation puisse causer. Ash-Shuwayer juge très grave l’erreur des praticiens de la roqya qui promettent un rêve révélateur. Et l’imam Mālik (raḥimahu Llāh) fut interrogé sur un homme qui faisait des roqya et désignait les auteurs des maux. Il répondit par un seul mot, répété trois fois : bidʿa, c’est-à-dire innovation dans la religion.

Une règle, une réponse · règles 99, 100, 98

Le plus grave des effets, selon al-Ṭayyār

Al-Ṭayyār, dans sa Risāla fī faḍl ar-ruʾyā wa-ḍawābiṭ taʿbīrihā, dresse la liste des effets négatifs de l’interprétation. Il juge le septième le plus grave de tous.

Un homme est atteint d’un mal. Il voit un rêve et le fait interpréter par quelqu’un qui n’est pas bon à cela. Cet interprète lui annonce qu’un tel lui a jeté ce sort, ou le mauvais œil, ou quelque chose du même genre.

Al-Ṭayyār ne s’arrête pas au tort fait au rêveur. Il nomme l’inimitié et la haine entre les clans et les tribus, puis des suites qu’il ne veut pas détailler. Il ramène le tout à une seule cause : l’ignorance de l’interprète.

Deux autres effets de sa liste ont la même racine. Le quatrième est l’injustice et l’agression contre autrui : l’interprète voit dans la vision un ennemi, il le nomme ou le décrit. Le rêveur va ensuite le frapper, l’insulter, ou lui attribuer ce qu’il n’a pas fait.

Le cinquième est la destruction des foyers, « chose vue et connue », écrit-il. On fait croire au rêveur que sa femme ou l’un de ses proches dit de lui telle chose. Ou que sa femme fait telle chose qu’il déteste. L’affaire va jusqu’à la rupture du foyer ou d’un lien de parenté.

Un rêve mal trié, une accusation de plus

Saʿīd Buwāḥ, dans al-Miftāḥ fī ʿilm taʿbīr ar-ruʾyā, décrit le même dégât. Il en cherche la cause dans la méthode : le défaut de tri entre les rêves. Beaucoup d’interprètes, dit-il, négligent ce point.

L’interprète essaie d’expliquer tout rêve qui lui parvient. Il annonce alors au rêveur une maladie, une mort, un malheur. Ou bien il lui dit qu’un tel l’a ensorcelé ou frappé du mauvais œil. Le rêveur en retire l’obsession et la maladie. L’interprète lui fait du tort, lui apporte le souci et la tristesse, le met en discorde avec les gens.

Il ajoute qu’en réalité aucune vision véridique ne porte en son fond ce que l’interprète a dit. On impose au rêveur ce qui n’est ni réel ni juste. C’est ainsi, conclut-il, que s’accomplit le dessein du diable : corrompre et faire du tort au rêveur.

La roqya qui promet un rêve révélateur

Ash-Shuwayer a été interrogé sur une pratique répandue. Des praticiens de la roqya, la lecture faite sur le malade pour le soigner, lisent sur un patient. Ils lui font utiliser une eau sur laquelle ils ont lu. Puis ils lui annoncent qu’un rêve lui révélera qui l’a atteint par le mauvais œil. Ash-Shuwayer y voit une très grave erreur, et il en donne deux raisons.

La première est un attachement à autre chose qu’Allah : on s’attache aux rêves et on met en eux sa croyance. Le Prophète ﷺ ne disait pas à ses Compagnons d’aller dormir pour voir quelque chose. Or le Prophète ﷺ a établi que certaines visions viennent du diable. D’autres viennent de la nature humaine : l’excès de nourriture, ce dont le dormeur a parlé, la quantité de ce qu’il a regardé. On fait donc reposer un diagnostic sur ce que le Prophète ﷺ lui-même a écarté.

La seconde raison est le mauvais soupçon jeté sur un frère musulman. Un homme est au mieux avec son proche. Le praticien, devenu interprète, lui dit : « si tu vois quelqu’un dans ton sommeil, c’est lui qui sera la cause de ton atteinte par le mauvais œil ». L’homme coupe alors son lien de parenté. Il gâte ses rapports avec son proche, son frère et son voisin. Rien de cela, dit ash-Shuwayer, ne se trouve dans la guidance du Prophète ﷺ.

La colère de l’imam Mālik

Ash-Shuwayer rapporte ici une parole qu’Ibn ʿAbd al-Ḥakam a recueillie dans al-Jāmiʿ ʿan al-imām Mālik. On dit à Mālik, l’imam de la ville de l’émigration, qu’un homme faisait des roqya sur les gens. Cet homme déclarait : un tel a le mauvais œil, un tel a un sort, un tel a une possession. Mālik se mit dans la plus grande colère et dit : « Qu’est-ce que cela ? Bidʿa ! Bidʿa ! Bidʿa ! »

Abū Bakr al-Abharī (raḥimahu Llāh) commente cette réponse. Connaître de telles choses, dit-il, ne pourrait venir que d’une révélation, et il n’y a rien de cela dans le Livre ni dans la Sunna. Il décrit aussi le mécanisme. Le praticien de la roqya ou l’interprète parle avec la langue du savant qui comprend, du juriste informé de ces matières. La plupart des gens prennent alors sa parole pour un texte de la Loi, ou pour la compréhension des anciens.

Ash-Shuwayer resserre le raisonnement. Parler dans la religion d’Allah sans savoir est déjà défendu. Ce qui n’a aucun précédent l’est plus fortement encore. Désigner un tel comme l’auteur du mauvais œil relève de ce second cas.

Si vous vous croyez atteint

Ash-Shuwayer ajoute une observation de praticien. Beaucoup de ceux qui se croient atteints ne le sont pas. Il s’agit de maladies organiques, de maladies psychologiques, ou d’idées qu’ils se font. Quand l’atteinte est établie, la lecture à elle seule guérit, par la permission d’Allah. Elle s’accompagne des invocations, par les voies légiférées et connues.

Il rappelle enfin qu’Ibn Bāz (raḥimahu Llāh) désapprouvait cette pratique de la plus forte désapprobation, et que sa fatwa existe, imprimée et diffusée. Une réserve s’impose ici : cette fatwa n’a pas été retrouvée. Les réponses publiées du cheikh sur un sujet voisin portent sur le guérisseur qui reconnaît le genre de l’atteinte à des signes. Elles ne parlent pas du rêve qui désigne une personne. L’affirmation reste donc celle d’ash-Shuwayer.

Sa dernière phrase est un devoir : que le musulman apprenne avant de tomber dans ce qui courrouce Allah.

Même sans accuser personne, ne pas effrayer

La règle 98 couvre un cas plus large : l’interprète ne nomme personne, mais il fait peur. Al-Ṭayyār relève un détail : c’est l’habile qui effraie. Quand un homme adroit interprète une vision de manière à faire peur, le rêveur est saisi d’effroi. Que l’interprète se taise eût mieux valu, écrit-il, et eût été plus sûr, pour lui comme pour le rêveur.

Saʿīd Buwāḥ en fait la onzième des douze étapes de sa méthode. Devant un rêve d’avertissement, l’interprète reste sage. Il donne au rêveur des paroles qui n’effraient pas, pour ne pas lui apporter le souci et la tristesse.

Ash-Shuwayer décrit l’abus. Un interprète appelle une femme mariée pour lui annoncer que son mari va épouser une autre femme. Ou qu’un événement grave va leur arriver. Des foyers stables en sont troublés. Il rappelle qu’une interprétation est une conjecture. Bâtir des jugements sur une conjecture est une ignorance, chez l’interprète comme chez le rêveur.

Les interprètes, ajoute-t-il, se contredisent sur une même vision, chacun déclarant que l’autre s’est trompé. Personne ne peut trancher lequel a visé juste. Quand ce qui lui apparaît ferait peur aux gens, le devoir de l’interprète est de se taire.

Il appuie ce devoir sur la conduite des Salaf, les premières générations de musulmans. Ils ne faisaient pas peur aux gens, même avec de simples nouvelles qui circulaient entre eux, et encore moins avec des visions. Il rapporte, d’Ibn Abī Zamanīn dans son Kitāb as-sunna, le cas de Shurayḥ. Cet homme avait connu ʿUmar (raḍiya Llāhu ʿanhu) et fut juge pour ʿUmar, pour ʿUthmān et pour ʿAlī (raḍiya Llāhu ʿanhum). Au temps des troubles, il s’informait et ne rapportait rien à personne, par crainte d’effrayer les gens.

Ce que disent les autres règles

Ces trois règles forment, au chapitre 5, la partie consacrée au mal qu’une parole fait. Le chapitre s’ouvre sur les causes de l’audace d’interpréter sans science (règle 95). La règle 102 vise un excès voisin : prétendre tirer d’un rêve un nom, une tribu ou une ville, qu’aucune vision ne donne. La règle 103 rappelle qu’une interprétation peut venir d’une inspiration du diable et produire la rancune entre les gens. La règle 106, avis propre d’ash-Shuwayer, rend l’interprète responsable du dommage causé par son erreur. Le tri des rêves fait l’objet du chapitre 2, et l’interdit de juger avant de trier se trouve au chapitre 4, règle 74.

En bref

Un rêve ne désigne pas l’auteur d’un sort ou du mauvais œil. Selon al-Abharī, une telle connaissance ne pourrait venir que d’une révélation, et l’imam Mālik qualifiait de bidʿa le fait, pour un praticien de la roqya, de désigner les auteurs des maux. Ash-Shuwayer tient pour une très grave erreur la roqya qui promet un rêve révélateur. Ces accusations brisent des foyers et des liens de parenté. Devant un rêve inquiétant, l’interprète parle sans effrayer, ou il se tait.

Cette page s'appuie sur le livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), dont le texte intégral est publié chapitre par chapitre dans cette rubrique. Sources : les onze livres utilisés. Termes : glossaire.

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