- Le rêve est un tout : le fragmenter le fausse
- Ce qui est perçu en rêve ne se réduit pas à ce qui est vu
- Repérer le symbole important et en faire la clé d'entrée
- Écarter le remplissage, et lui seul
- Relier les symboles pour un seul sens cohérent
- Une même vision peut relever de plusieurs voies à la fois
- Plusieurs symboles qui partagent un même trait annoncent un seul événement
- Interpréter ce qu'on comprend, chercher le reste par la relation entre les parties
- Dans le doute, demander au rêveur ce qu'il a ressenti pendant le songe
- L'issue de la scène vue donne l'issue de l'affaire
- Le rêve peut n'être pas pour le rêveur
- Le rêve peut concerner le rêveur et ceux qui dépendent de lui
- La répétition d'une vision peut dire qu'elle est véridique
Texte intégral du chapitre, tiré du livre « Interpréter les rêves en islam sans se tromper » (204 règles), signé Décrypteur.
Al-Mazrūʿī ouvre cette question par un classement. Il partage les interprètes en cinq, et n’en tient qu’un pour juste.
Le premier choisit quelques symboles dans le récit et laisse les autres. C’est porter atteinte au rêveur, écrit-il, car la vision est une réalité qui ne se divise pas, et l’interprète doit connaître tous les détails, tous les symboles de cette vision. Le deuxième calque les livres anciens et mesure le rêve sur ce qu’il y trouve ; chaque génération a une réalité différente de celle d’avant, et c’est encore une atteinte au rêveur. Le troisième s’en remet à sa seule inspiration, à ce qui tombe dans son cœur, ce qui contredit la voie des prédécesseurs et des imams de l’islam, sans preuve et sans usage établi. Le quatrième se règle sur la seule psychologie, à la manière des psychologues, et laisse de côté ce que la Sunna dit de la vision véridique et du rêve satanique. Le cinquième, seul juste selon lui, rassemble tous les symboles et connaît l’état du rêveur ; l’auteur le donne pour conforme à la preuve légale et à l’accord des savants de la communauté.
Les treize règles de ce chapitre décrivent le travail du cinquième. Elles disent ce qu’il faut ramasser, par où entrer, ce que l’on peut laisser tomber, comment nouer les morceaux entre eux, et à qui le rêve s’adresse quand il ne s’adresse pas au rêveur.
Ce qu’il faut ramasser
Règle 181Le rêve est un tout : le fragmenter le fausse
Buwāḥ en fait la quatrième de ses douze étapes, et il la formule comme un ordre : tenir compte, dans l’interprétation, de tout ce qui compte parmi les symboles, et ne jamais négliger ce qui relève de la construction du rêve, car le rêve est une réalité intégrée que la fragmentation abîme.
Cette dernière phrase n’est pas de lui. Sa note, à la page 48 de son livre, la renvoie à al-Qawāʿid al-ḥusnā d’as-Sadḥān. Elle circule chez plusieurs auteurs contemporains, et c’est à ce livre qu’il la doit.
La première des cinq classes d’al-Mazrūʿī est la sanction de cette règle prise à l’envers. Choisir deux symboles sur sept ne donne pas une interprétation partielle. Cela donne une autre interprétation, celle d’un rêve que personne n’a fait.
Règle 182Ce qui est perçu en rêve ne se réduit pas à ce qui est vu
Buwāḥ répartit en sept ce qui peut venir dans un songe, et sa liste corrige une habitude. On interroge le rêveur sur ce qu’il a vu, alors que six autres portes restent ouvertes.
Les choses vues, comme voir une colombe. Les choses entendues, comme entendre réciter un verset. Les sensations, comme sentir la chaleur. Les choses touchées, comme toucher un habit doux. Les paroles, comme voir le Messager d’Allah ﷺ dire « laisse les péchés ». Les actes, comme voir un homme creuser. Les sentiments, comme éprouver joie et gaieté.
Un rêve peut porter une partie de ces sept ou toutes. Ce qui est demandé, écrit-il, est de tenir compte de tout ce qui relève de la construction du rêve, et de ne rien négliger sinon le remplissage et la confusion. Il annonce ensuite que ces sept genres se répartissent à leur tour en quatre parts.
Par où entrer, et ce qu’on laisse
Règle 183Repérer le symbole important et en faire la clé d’entrée
Troisième étape chez Buwāḥ : mettre la main sur les symboles importants de la vision, et y choisir l’entrée et la clé du taʾwīl, pour que l’interprétation des autres symboles devienne facile.
Al-Madrī donne le même conseil et, seul des trois, il dit ce qui fait l’importance d’un symbole. Est important ce qui renvoie à une affaire du réel, et ce dont les semblables portent une bonne nouvelle, un avertissement, une mise en garde, ou une utilité dans ce monde ou dans l’autre. Al-Mazrūʿī pose la même étape dans sa marche à suivre : mettre la main sur les symboles importants, ceux qui sont liés à la situation et à l’état du rêveur, puis rassembler les autres.
Aucun des trois ne dit de s’arrêter à ce symbole. Ils disent d’entrer par lui.
Règle 184Écarter le remplissage, et lui seul
Buwāḥ définit le remplissage, le ḥashw, comme la confusion entrée dans une vision véridique. Il en donne deux cas. Le premier : Allah ne t’a pas ouvert la connaissance de son interprétation, et le sens visé est complet sans elle. Le second : il est étrange, et tu ne peux pas le composer avec les autres symboles. Alors écarte-le.
Sa définition n’est pas une trouvaille de sa part : sa note l’appuie sur le Mukhtaṣar al-kalām de Fahd al-ʿUtaybī. Al-Madrī dit la même chose en un mot : rejeter le remplissage, le mélange et ce qui ne s’ordonne pas ni ne signifie rien. Ibn Qutayba al-Dīnawarī (raḥimahu Llāh) pose la même conduite pour le rêve dont le symbole est clair mais noyé dans des éléments sans rapport avec lui : trier, et n’interpréter que ce que l’on tient pour tenable. Nous n’avons pas son texte arabe, seulement la traduction française de la thèse d’Umberto Cicchetti.
Cette règle et la précédente se tiennent, et elles se tiennent dans cet ordre. Le remplissage est une exception étroite. Il ne donne pas la permission d’élaguer un rêve jusqu’à ce qu’il tienne dans la réponse qu’on avait déjà.
Nouer les morceaux
Règle 185Relier les symboles pour un seul sens cohérent
Sixième étape chez Buwāḥ : relier les symboles pour que leur sens s’accorde, en choisissant pour chaque symbole un sens qui convienne à l’autre, afin de compléter le sens global de la vision.
Al-Mazrūʿī décrit le même travail avec une image. Rassembler et composer les symboles qui restent, sans en négliger un seul, comme on enfile un collier en se donnant une représentation d’ensemble ; y ajouter le sens général qui se présente à l’esprit et qui les relie tous ; puis le rapporter à l’acte, autant qu’il est possible.
Le sens général vient donc après les symboles, et non avant eux.
Règle 186Une même vision peut relever de plusieurs voies à la fois
Al-Wadʿān, après avoir illustré la voie du Coran puis celle de la Sunna, observe qu’une même vision peut porter plus d’un aspect et plus d’une indication. Le Coran et la Sunna peuvent s’y rencontrer ensemble, ou l’un des deux seulement, ou trois aspects, ou plus, ou moins. Aussi, écrit-il, une même vision se lit par un seul aspect, ou par deux des aspects et fondements de l’interprétation, ou par plus, ou par moins.
Le chapitre 11 règle l’ordre dans lequel on cherche : le Coran d’abord, puis la Sunna, puis la langue. Cette règle-ci dit qu’ils peuvent se cumuler dans un même rêve.
Règle 187Plusieurs symboles qui partagent un même trait annoncent un seul événement
Al-Shihāb al-ʿĀbir al-Maqdisī (raḥimahu Llāh) donne d’abord le cas. Un homme voit le soleil s’éclipser, un autre la mer s’assécher, un autre la ville, son mur ou son lieu de prière en ruine, un autre une grande montagne s’effondrer : le tout peut indiquer une seule chose, la mort d’un grand, roi, savant ou gouverneur. Et il ajoute que c’est la répétition qui en est l’indice.
Son commentaire, sur la même page, énonce la règle et sa limite. Quand des choses partagent une même qualité et se répètent dans le rêve, le jugement est le plus souvent un seul, dans les choses de mauvais augure. Il en donne la raison : le soleil, la mer, les chevaux, le grand feu, la grande pierre et le bâtiment fait pour le service des gens désignent chacun l’homme de rang, utile aux gens et qui les gouverne. Qu’un fléau les atteigne dans le rêve, et le plus souvent c’est un seul homme qui périt, la perte d’un groupe étant contraire à l’ordinaire. Si l’on voit en eux ce qui indique le bien, c’est un repos qui vient à tous.
La règle travaille donc dans les deux sens, et elle réduit le nombre plutôt qu’elle ne l’augmente.
Quand une part résiste
Règle 188Interpréter ce qu’on comprend, chercher le reste par la relation entre les parties
Al-Madrī rapporte cette marche d’al-Munāwī (raḥimahu Llāh), dans son commentaire de l'Alfiyya d’Ibn al-Wardī. La règle n’est donc pas de lui, et il le dit.
Si la vision est sue et comprise du début à la fin, son interprétation est facile. Si une part est sue et comprise et que l’autre reste obscure, on interprète ce qu’on sait et on examine le reste morceau par morceau. Si les morceaux deviennent compréhensibles, tant mieux. Si l’ensemble ne se comprend pas, on regarde la convenance entre les parties de la vision ; s’il y en a une, on passe de l’une à l’autre par cette convenance, en affinant le regard pour en déduire le sens.
Règle 189Dans le doute, demander au rêveur ce qu’il a ressenti pendant le songe
Ibn Qutayba donne une méthode de secours. Si tu doutes de l’affaire, demande à l’homme ce qu’il a éprouvé à ce moment : s’il s’est vu voyager, s’il s’est vu prier, s’il s’est vu chasser, et interprète d’après cela. S’il n’en garde rien, reviens au premier procédé, la dérivation du mot, qui est au chapitre 6.
Le mot que le traducteur emploie pour ce ressenti est « conscience ». Sa note précise qu’il s’agit du sentiment conscient du rêveur pendant son songe, et non de la conscience morale. Nous n’avons pas l’arabe de ce passage.
Règle 190L’issue de la scène vue donne l’issue de l’affaire
Al-Shihāb al-ʿĀbir traite le jeu, le nard et les échecs, qui indiquent la querelle avec autrui et les gains douteux. Puis il ajoute un critère de dénouement. Si le joueur est malade et que la partie s’achève, il meurt, « car sa fin est échec et mat ». S’il est sain, il atteint son but.
C’est la fin de la scène, et non le jeu, qui donne l’issue. La règle est ici tirée d’un seul cas : l’auteur ne l’énonce pas comme un principe général, et nous la présentons pour ce qu’elle est. Le chapitre 12 porte une règle voisine, celle de l’acte inachevé qui n’accomplit pas le bien qu’il annonce.
À qui le rêve s’adresse
Règle 191Le rêve peut n’être pas pour le rêveur
Al-Madrī donne le critère et les conditions. La vision revient parfois à un frère, à un ami, à un proche ou à quelqu’un qui a un lien avec le rêveur. Il faut pour cela que son sens ne convienne pas à celui qui l’a vue, qu’un homme comme lui ne puisse recevoir ce qu’elle entraîne, et que son compagnon y ait plus de droit. Ainsi la mort, qui ne se reporte pas sur un homme en santé, mais plutôt sur le compagnon malade, plus proche de la mort.
Il en donne deux exemples prophétiques, que porte aussi la compilation d’al-Baghawī (raḥimahu Llāh). Le Prophète ﷺ vit en songe Abū Jahl lui prêter allégeance ; cela se réalisa en son fils ʿIkrima (raḍiya Llāhu ʿanhu), et, à son islam, le Prophète ﷺ dit : « c’est celui-là ». Le gouvernorat de La Mecque, vu pour Asīd, se réalisa pour son fils ʿAttāb, que le Prophète ﷺ y nomma.
Les deux sources ne nomment pas le père de la même manière. Al-Madrī écrit Asīd ibn al-ʿĀṣ ; la compilation d’al-Baghawī écrit Asīd ibn Abī al-ʿĪṣ. Les livres de biographies donnent raison à la seconde forme : ʿAttāb ibn Asīd ibn Abī al-ʿĪṣ ibn Umayya ibn ʿAbd Shams (raḍiya Llāhu ʿanhu), que le Prophète ﷺ nomma sur La Mecque après la conquête, ainsi que le portent Tahdhīb al-kamāl (tome 19) et le Muʿjam al-kabīr d’aṭ-Ṭabarānī (tome 17). Le nom du grand-père est donc altéré dans le texte imprimé d’al-Madrī, al-ʿĀṣ pour Abū al-ʿĪṣ, et nous laissons sa citation telle qu’elle est imprimée.
Al-Baghawī ajoute le cas de l’homonyme : l’interprétation peut valoir pour le fils, pour le parent, ou pour quelqu’un qui porte le même nom. Ibn Qutayba ajoute celui de l’esclave, dont le rêve peut concerner son maître. Al-Shihāb al-ʿĀbir dit la même chose et donne un cas qui surprend : la vision peut n’être pas pour celui à qui elle a été montrée, mais pour ses enfants, ses parents, ses proches ou ses connaissances attachées à lui. Un homme vit son père brûler ; c’est le rêveur qui mourut, la brûlure du père étant son chagrin.
Règle 192Le rêve peut concerner le rêveur et ceux qui dépendent de lui
Al-Shihāb al-ʿĀbir distingue trois portées pour un même songe. Il peut être propre au rêveur seul : monter au ciel sans en redescendre, pour un malade, c’est la mort. Il peut être pour lui et pour d’autres ensemble : un incendie qui prend sa maison et celles des gens. Il peut être pour ceux sur qui il a autorité, enfants, épouses, esclaves, associés, parce que ceux-là partagent le plus souvent le bien et le mal. Et le même jugement vaut pour tout groupe dont la subsistance ou le gain vient d’un même côté, ou qui vit en un même lieu : gens des écoles, des khānqāhs, des zāwiyas.
Son commentaire donne la raison et, ce qui est plus utile, l’ordre des opérations. Ceux qu’il a nommés partagent le profit et le repos, ils sont donc comme un seul homme la plupart du temps. Quand l’un d’eux rapporte un songe, donne-lui du bien et du mal ce qui lui convient en sa personne, en ses biens, en ses enfants et en ses proches. Si tu ne trouves pas par là, renvoie-le au groupe qui partage avec lui le gain et le repos.
L’interprète commence donc par le rêveur, et il n’élargit que s’il échoue.
Règle 193La répétition d’une vision peut dire qu’elle est véridique
On interrogea ash-Shuwayer sur la répétition d’une vision. Il part de deux hadiths sur Laylat al-Qadr. Le premier est celui où les visions des Compagnons se rencontrent, d’après Ibn ʿUmar (raḍiya Llāhu ʿanhumā), al-Bukhārī, n° 2015 : « je vois que vos visions se sont accordées sur les sept dernières nuits ; que celui qui la recherche la recherche dans les sept dernières. » Muslim le donne au n° 1165 dans les mêmes termes. Le second est celui d’Abū Saʿīd al-Khudrī (raḍiya Llāhu ʿanhu), al-Bukhārī, n° 2016 : « Laylat al-Qadr m’a été montrée, puis je l’ai oubliée, ou l’on me l’a fait oublier ; cherchez-la donc dans les dix dernières nuits, dans les impaires. » C’est sur les deux qu’il appuie ce qu’il relève : le Prophète ﷺ n’a pas entériné la concordance des rêves en elle-même ; si nous cherchons cette nuit, c’est parce qu’il nous en a informés, et cela vient de la révélation.
Le premier hadith, ash-Shuwayer le donne sous une forme composite. Il en garde le début, « je vois que vos visions se sont accordées », et lui donne pour suite la recherche dans les dix nuits qui restent, dans les impaires, ce qui est le texte d’une autre voie du hadith d’Ibn ʿUmar chez Muslim, n° 1165, « je vois que vos visions sont dans les dix dernières ; cherchez-la donc dans les impaires », et non celui d’al-Bukhārī. L’écart touche le sens : les sept dernières nuits dans les deux Ṣaḥīḥ, les dix dans cette voie. Ce livre imprime le texte du Ṣaḥīḥ. Al-Bukhārī consacre d’ailleurs, dans son livre de l’interprétation, un chapitre entier à la concordance sur une vision, et il y place le hadith d’Ibn ʿUmar (raḍiya Llāhu ʿanhumā) au n° 6991 : des gens virent Laylat al-Qadr dans les sept dernières nuits, d’autres la virent dans les dix dernières, et le Prophète ﷺ dit de la chercher dans les sept dernières. Ce livre l’imprime à la règle 33.
Il en conclut que la concordance est cette fréquence même, et qu’elle est peut-être un indice de la véracité d’une vision. Puis il refuse d’en tirer une obligation. Si la vision est bonne, l’homme la raconte à qui il aime, et il n’est pas tenu de la faire interpréter. Si elle est mauvaise, il n’en parle à personne et il se tait, même si elle s’est répétée plusieurs fois, car Satan peut lui aussi répéter une vision à un homme.
La seconde moitié de cette règle relève aussi de la conduite du rêveur, au chapitre 3. Elle prend ici son sens plein : la répétition qui fait présumer la véracité ne fait pas présumer l’origine.
Ces treize règles disent comment lire un rêve entier. Elles ne disent pas comment choisir entre deux sens possibles d’un même symbole : c’est le chapitre 11.
Numérotation propre à cette rubrique. Les livres cités ne numérotent pas leurs règles. Sources détaillées : les onze livres utilisés. Lexique des termes : glossaire.